Coup de semonce

par Heimito von Dorer

traduction de Raymond Voynat
Histoires brèves et ultra-brèves
© Éditions du Rocher 2008 
 

C’est à une théière que je dois d’avoir acquis l’inébranlable conviction que le seul moyen de faire échec, au moins pour un temps, à la malignité des objets usuels est d’avoir, le cas échéant, la détermination et le courage de dévaster son propre logis. Voici les faits. Un beau matin, ladite théière, en ma possession depuis sept ans, me mordit à l’improviste alors que je venais de l’apporter, bien remplie, de la cuisine. Tendant son bec, elle réussit à répandre avec désinvolture quelques gouttes brûlantes sur mon pied gauche chaussé d’une simple pantoufle. En dépit de la douleur, je parvins à garder mon flegme. Après l’avoir posée précautionneusement, je remis de l’eau à chauffer sur le gaz. Je ressortis la boîte à thé, et choisis un autre récipient en porcelaine. Quant à la théière mordeuse, je la vidai de son contenu et la mis à refroidir. Puis, me postant devant un tableau qui m’était devenu suspect parce qu’il me paraissait avoir cligné d’un oeil complice en direction de l’attaquante, j’empoignai celle-ci comme l’aurait fait un discobole et, reculant d’environ quatre mètres, la lançai d’un grand mouvement de hanche. Mon exploit accompli, j’ai poussé un cri, un seul, bref mais terrifiant. Ensuite, pendant quatre heures, j’abandonnai les cadavres sur place. Il ne fait aucun doute que les innombrables petits yeux aux aguets sur leur pédicules mobiles, un peu partout dans la pièce, prirent dûment acte de mon expédition punitive. Car pendant une année ou presque, aucun objet domestique ne m’a plus joué de tour, et je n’ai eu à me plaindre ni de morsure ou de brûlure, ni de malice ou de caprice. Passé ce délai, mon rasoir se permit une pichenette à mon oreille droite. Mais c’est là une autre affaire, qui n’a rien à voir.