Coup de semonce

par Heimito von Dorer

traduction de Raymond Voynat
Histoires brèves et ultra-brèves
© Éditions du Rocher 2008 
 

C’est à une théière que je dois d’avoir acquis l’inébranlable conviction que le seul moyen de faire échec, au moins pour un temps, à la malignité des objets usuels est d’avoir, le cas échéant, la détermination et le courage de dévaster son propre logis. Voici les faits. Un beau matin, ladite théière, en ma possession depuis sept ans, me mordit à l’improviste alors que je venais de l’apporter, bien remplie, de la cuisine. Tendant son bec, elle réussit à répandre avec désinvolture quelques gouttes brûlantes sur mon pied gauche chaussé d’une simple pantoufle. En dépit de la douleur, je parvins à garder mon flegme. Après l’avoir posée précautionneusement, je remis de l’eau à chauffer sur le gaz. Je ressortis la boîte à thé, et choisis un autre récipient en porcelaine. Quant à la théière mordeuse, je la vidai de son contenu et la mis à refroidir. Puis, me postant devant un tableau qui m’était devenu suspect parce qu’il me paraissait avoir cligné d’un oeil complice en direction de l’attaquante, j’empoignai celle-ci comme l’aurait fait un discobole et, reculant d’environ quatre mètres, la lançai d’un grand mouvement de hanche. Mon exploit accompli, j’ai poussé un cri, un seul, bref mais terrifiant. Ensuite, pendant quatre heures, j’abandonnai les cadavres sur place. Il ne fait aucun doute que les innombrables petits yeux aux aguets sur leur pédicules mobiles, un peu partout dans la pièce, prirent dûment acte de mon expédition punitive. Car pendant une année ou presque, aucun objet domestique ne m’a plus joué de tour, et je n’ai eu à me plaindre ni de morsure ou de brûlure, ni de malice ou de caprice. Passé ce délai, mon rasoir se permit une pichenette à mon oreille droite. Mais c’est là une autre affaire, qui n’a rien à voir.

Pas au courant

Par Thierry Keller

Ce sont des scènes qui me font penser au Temple du soleil, quand Tintin et le capitaine Haddock sont à la recherche du professeur Tournesol, dans un pays qui pourrait ressembler au Pérou. « No sé », répondent les habitants, les uns après les autres. « No sé ».
Sur France info cette semaine, un micro-trottoir. On interroge des jeunes pour comprendre les raisons qui les ont poussés à s’abstenir aux régionales. « Je n’étais pas au courant qu’il y avait une élection », répond une fille en rigolant. Ah bah fallait le dire ! On se prend la tête pour « décrypter les raisons de la désaffection démocratique », et voilà le résultat. « Pas au courant ».
Deux jours plus tard, un couple d’amis m’invite à dîner. « Heu… », dis-je un peu gêné. « C’est le soir de France-Portugal ». « Ah bon ? On n’était pas au courant ». Sans rire, les gars : pas au courant ?
J’envoie un lien change.org à un vieux copain pour qu’il signe la pétition de soutien à Mila. « Mila ? c’est qui ? Ah oui, la nana, là. Y’a une pétition ? » Eh oui, gars, « y’a une pétition ».
Ok, je veux bien admettre que je suis plutôt du genre surinformé, mais les élections, le foot, cette môme harcelée, c’est pas des infos de niche, merde ! Même mon chat est au courant. C’est quoi ce monde où les gens répondent « No sé » en secouant la tête avant de reprendre une activité normale ??
Par contre, le variant Delta, ça ils connaissent. J’ai même vu la vidéo d’une « influenceuse » disant que le delta c’est un triangle, que dans le triangle il y a un œil, que l’œil c’est le signe des Illuminati, et que c’est donc « pas un hasard ».
Je sais ce qui me reste à faire. Comme tout le monde : arrêter de m’informer. M’en foutre. Et si on me demande, dire moi aussi que je n’étais « pas au courant ».