L’oiseau qui fait venir la pluie

Texte de Jorge Luis Borges extrait du recueil « Le livre des êtres immaginaires » – L’imaginaire / Gallimard

En plus du dragon, les agriculteurs chinois dispo­sent, pour faire venir la pluie, de l’oiseau nommé Shang Yang. Il n’a qu’une patte ; aux temps anciens, les enfants sautaient à cloche-pied et fronçaient les sourcils en affirmant : << Il va pleuvoir car le Shang Yang est en train de sauter. >> On dit, en effet, qu’il boit l’eau des rivières et la fait retomber sur la terre.

Un ancien sage l’avait apprivoisé et le portait dans sa manche. Les historiens relatent que cet oiseau passa une fois devant le trône du prince Ch’i en sautillant et en agitant ses ailes. Le prince, alarmé, envoya un de ses ministres à la cour de Lou, pour consulter Confucius. Ce dernier prédit que le Shang Yang allait provoquer des inondations dans la région et dans les contrées adjacentes. Il conseilla de construire des digues et des canaux. Le prince tint compte des conseils du maître et il évita ainsi de grands désastres.

1er mai 1947

Extrait de L’Amérique au jour le jour par Simone de Beauvoir. Publié pour la première fois dans Les Temps Modernes(N°31, Avril 1948).

Texte proposé par Agnès Poirier

Bien entendu LA femme américaine est un mythe. On assimile volontiers la femme américaine à la mante religieuse qui dévore son mâle. En gros, la comparaison est juste, mais il faut la comprendre. D’abord, les toilettes m’ont étonnée par leur caractère violemment féminin, presque sexuel ; dans les journaux féminins j’ai lu de longs articles sur l’art de la pêche, de la chasse au mari. Un soir j’ai été invitée à dîner par VD et une amie à elle : pour la première fois de ma vie un repas entre femmes m’a paru un repas « sans hommes ». Que les Américaines ne soient pas vraiment sur un tranquille pied d’égalité avec les hommes, leur attitude de revendications et de défi en est la preuve. Elles méprisent, souvent à bon droit, la servilité des Françaises toujours prêtes à sourire à leurs mâles et à supporter leurs humeurs ; mais la tension avec laquelle elle se crispent sur leur piédestal dissimule une faiblesse aussi grande. …/…

Il résulte de là que les rapports entre les deux sexes se situent sur le plan d’une véritable lutte. Un des faits qui m’a été tout de suite sensible en Amérique, c’est que, hommes et femmes ne s’aiment pas. Pas d’amitié entre hommes et femmes. Méfiance réciproque, manque de générosité concertée. Elles acceptent l’étourdissement de l’alcool mais se méfient des pièges insidieux de la sensualité. Les hommes s’enferment dans leurs clubs, les femmes se réfugient dans les leurs, et leurs rapports sont faits de menues vexations, de menues disputes et de menus triomphes. Cette fondamentale inimitié ajoute encore à la grande solitude des gens d’ici. On ne voit pas d’amoureux dans les rues, dans les allées de Central Park, pas de couples enlacés, pas de lèvres jointes. D’ailleurs on parle de l’amour avec des mots spécialisés, presque hygiéniques. Il y a une acceptation rationnelle de la sensualité qui est une manière sournoise de la refuser.


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